Câbles sous-marins : attention à la lecture des cartes
Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien les cartes. Récemment, une carte qui devrait figurer dans un atlas maritime a attiré mon attention. Pour une raison simple : elle s’intéresse aux câbles sous-marins. Elle apportait une tendance désormais plutôt bien installée dans les analyses géopolitiques contemporaines : la mise en visibilité de la vulnérabilité des câbles sous-marins à travers une lecture centrée sur la conflictualité.
Cette représentation n’est pas erronée. Elle est cependant incomplète, et peut conduire à des interprétations biaisées si elle n’est pas replacée dans une réalité opérationnelle beaucoup plus large. En effet, depuis 2024, plusieurs incidents ont effectivement affecté des câbles sous-marins. Certains dans des zones de conflictualités. Pour d’autres (et la marjorité) pas du tout : ils ne relèvent ni du sabotage, ni d’opérations hybrides, ni même d’intentions hostiles documentées.
Un bruit de fond invisible
Dans les faits, les coupures de câbles sous-marins constituent un phénomène assez courant. Les estimations convergent vers une centaine à deux cents incidents par an à l’échelle mondiale. La grande majorité est liée à des causes accidentelles : ancres de navires, activités de pêche, défauts techniques ou événements géologiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en permanence, des navires de réparation sont en permanence positionnés et sous astreinte pour répondre aux pannes grâce à des accords de maintenance (maintenance agreements).
Ce bruit de fond reste largement absent des représentations cartographiques publiques, qui privilégient les événements spectaculaires ou politiquement interprétables. Il en résulte une forme de compression analytique : quelques incidents visibles en viennent à structurer la perception globale du risque.
2024–2025 : une série d’incidents majoritairement non hostiles
L’analyse OSINT des événements récents confirme cette dissymétrie entre perception et réalité.
En mars 2024, une rupture simultanée de plusieurs câbles majeurs (WACS, ACE, SAT-3, MainOne) au large de la Côte d’Ivoire provoque une dégradation massive de la connectivité en Afrique de l’Ouest. Les éléments disponibles orientent vers un événement géologique sous-marin, excluant de facto les causes anthropiques directes. Cette panne ne figure pas sur la carte.
En mai 2024, au large du KwaZulu-Natal, les câbles EASSy et SEACOM sont endommagés. Les investigations évoquent une ancre dérivante ou un chalutier, configuration classique dans les zones de trafic dense. Cet accident ne figure pas sur la carte.
En Asie du Sud-Est, la situation est encore plus révélatrice. Entre 2024 et 2025, plusieurs câbles (APG, AAE-1, IA, SEA-ME-WE 5) connaissent des défaillances répétées. Ces incidents affectent régulièrement le Vietnam et ses voisins, sans qu’aucune causalité hostile ne soit établie. Il s’agit d’une zone caractérisée par une forte densité de câbles, une activité maritime intense et des contraintes de maintenance structurelles. Ces accidents n’apparaissent pas sur la carte.
Les seuls incidents qui figurent sur la carte sont ceux liés à la Baltique ou à la Mer rouge.
Sachons cependant souligner que les impacts opérationnels (hormis financiers) ont été minimes et la résilience présente et efficace.
La carte comme objet géopolitique
Ce décalage tient en grande partie à la nature même des cartes produites. Celles-ci ne visent pas à documenter l’ensemble des incidents, mais à mettre en évidence des dynamiques stratégiques.
Les zones représentées (Baltique, mer Rouge) correspondent à des espaces où les tensions géopolitiques rendent toute anomalie suspecte. À l’inverse, des régions pourtant fortement affectées par des coupures récurrentes (Afrique de l’Ouest, Asie du Sud-Est) restent marginales dans ces représentations.
Autrement dit, la carte ne montre pas tant les câbles que les zones d’intérêt stratégique.
Une difficulté structurelle d’attribution
À cela s’ajoute une contrainte technique majeure : l’attribution. Lorsqu’un câble est endommagé, la cause initiale est rarement connue immédiatement. L’identification précise nécessite des inspections sous-marines, des analyses de trajectoires AIS et des données bathymétriques rarement accessibles en source ouverte. Certes, en Baltique, en Mer rouge et même récemment dans le Golfe persique ou à proximité de Taïwan, on parle de guerre hybride et certaines croches d’ancres posent légitimement question, même si toutes sont loin d’avoir été officiellement imputées à un acte hostile. C’est, on le sait, la difficulté (ou l’intérêt) de la guerre hybride. Peut-on justifier de laisser son ancre trainer sur le fond “par accident”, et peut-on imputer ces actes à un pays ?
Par défaut, une coupure est donc classée comme indéterminée. Ce n’est que dans certains cas spécifiques qu’une attribution devient possible, et encore plus rarement publique.
Cette incertitude structurelle favorise les lectures spéculatives, en particulier dans les contextes de tension internationale.
Replacer le risque au bon niveau
Une lecture rigoureuse conduit à distinguer deux niveaux d’analyse.
Le premier est celui du fonctionnement normal de l’infrastructure. Les câbles sous-marins sont des systèmes étendus, exposés, et mécaniquement vulnérables, et spécifiquement dans certaines zones. Les incidents y sont fréquents et généralement maîtrisés par les opérateurs. L’ISCPC et d’autres organismes, publics ou privés, veillent.
Le second est celui du risque stratégique. Certains événements peuvent relever d’actions intentionnelles, mais ils s’inscrivent dans un ensemble beaucoup plus vaste de défaillances non hostiles.
Confondre ces deux niveaux conduit à surinterpréter des événements techniques comme des signaux géopolitiques. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser les risques pesant sur les câbles sous-marins, mais l’envie de les qualifier correctement. Les incidents observés depuis 2024 montrent que la majorité des perturbations relève de causes connues, documentées et récurrentes dans l’exploitation de ces infrastructures. Dans ce contexte, les représentations cartographiques centrées sur la conflictualité doivent être utilisées avec précaution, en les complétant par une lecture opérationnelle des données disponibles. Cela implique notamment de renforcer les capacités de suivi OSINT, de croiser systématiquement les sources techniques et locales, et de développer des outils d’analyse permettant de distinguer rapidement les incidents courants des événements à caractère stratégique. De même, de ne pas céder au biais de simplification des cartes par besoin d’amplification stratégique ou, à défaut, l’indiquer. On le doit à “notre” public.