Fausse annonce sur le MSC Divina : piratage ou accès physique ?
Le 30 juillet 2026, vers 6 h 30, à bord du MSC Divina qui faisait route de Marmaris (Turquie) vers Naples, une annonce a retenti dans les parties communes de deux ponts : le capitaine aurait « perdu le contrôle » du navire, désormais à la dérive. L’annonce était fausse. Six passagers italiens, répartis dans deux cabines, ont été identifiés et débarqués à Naples ; ils font l’objet de poursuites pour association de malfaiteurs, accès non autorisé à un système informatique et création d’alarme publique [1].
Jusque-là, les faits. Le reste tient surtout à la manière dont l’affaire a été racontée.
Piratage, vraiment ?
Si une bonne partie de la presse a titré sur un « piratage » du système de communication du navire, MSC Cruises, de son côté, a confirmé l’annonce non autorisée mais démenti toute compromission : selon la compagnie, aucun système n’a été piraté, la sécurité du navire n’a jamais été en jeu, l’incident a été réglé immédiatement et des mesures ont été prises pour éviter que cela se reproduise [1].
On a donc deux récits, et très peu d’éléments techniques pour trancher. La qualification pénale « accès non autorisé à un système informatique » retenue par le parquet est une catégorie juridique, pas un constat d’expertise : elle peut couvrir aussi bien une intrusion réseau qu’un simple usage détourné d’un équipement ou d’un identifiant. Or c’est précisément là que se joue le sens de l’affaire.
Trois lectures, aux implications très différentes. La première : une intrusion réseau depuis les cabines, en s’appuyant par exemple sur une sonorisation « sur IP » ou le téléphone de cabine pour injecter une annonce. Ce serait alors une vraie exposition cyber, rendue possible par une segmentation défaillante entre le réseau des passagers et les systèmes du bord : un VLAN à plat, ou resté en configuration par défaut. Des tests d’intrusion menés sur des paquebots ont d’ailleurs déjà mis en évidence des cloisonnements réseau défaillants et des VLAN mal configurés, y compris sur des navires récents [3]. La deuxième, plus banale : un accès physique à un micro de service ou à un panneau de sonorisation dans un local accessible, sans toucher au moindre système central. Soyez d’ailleurs attentifs, la prochaine fois que vous traversez un aéroport, une gare ou un navire : même si cela devient plus rare, j’ai vu à de nombreuses reprises des micros d’annonce, ou des talkies-walkies, laissés en accès quasi libre (surtout à 6 h 30 du matin…).
La troisième piste, sans doute la plus intéressante : l’existence d’un code d’accès. Cruise Hive précise que l’accès au système de sonorisation est restreint et « requiert un code de sécurité », que les passagers seraient parvenus à « pirater » pour diffuser leurs annonces [2]. Le mot « pirater » recouvre ici à peu près tout : un code deviné, laissé par défaut, partagé entre membres d’équipage, ou trouvé en source ouverte. On reste dans le flou, la source ne dit pas comment. Un point est toutefois acquis : la sonorisation n’était pas un simple micro ouvert, elle demandait un identifiant. Si ce code était faible ou connu, on tiendrait là une troisième catégorie, distincte du piratage sophistiqué comme du simple accès physique : une faiblesse d’identifiants, banale et efficace. C’est peut-être ce qui change le plus le sens de l’affaire, en la rapprochant d’un défaut de configuration.
Un détail oriente vers un accès simple plutôt que vers une compromission du système central. L’annonce n’a été entendue que dans les parties communes de deux ponts. Une compromission du système central de diffusion aurait porté à l’échelle du navire ; une diffusion limitée à deux ponts ressemble davantage à un accès local. Ce n’est pas une preuve, seulement un indice, mais il invite à la prudence avant de parler de « paquebot piraté ».
Le reste du tableau pointe dans la même direction. L’heure de la prétendue attaque, 6 h 30 du matin, les deux cabines, le nombre d’intervenants et le cadre d’une croisière évoquent davantage un canular collectif entre passagers qu’une opération élaborée. Dans ce cas, on serait loin de l’ambiance d’une conférence de hacking : ni matériel implanté, ni outillage sophistiqué, juste quelques passagers, un code et un micro.
Le précédent du GNV Fantastic
Cette prudence, un épisode récent la justifie. En décembre 2025, à Sète, un logiciel malveillant (tout du moins c’est ce qui a été annoncé au début, quand on a parlé de Remote Access Trojan) a été découvert à bord du ferry GNV Fantastic (Grandi Navi Veloci). La presse a d’abord agité la crainte d’un détournement à distance [4], puis l’hypothèse d’une opération étatique, le ministre de l’Intérieur évoquant une possible ingérence étrangère [5].
Les éléments confirmés, eux, dessinaient quelque chose de plus concret et de plus terre à terre : un seul implant matériel, un Raspberry Pi équipé d’un modem cellulaire, posé physiquement sur un ordinateur de bord, un membre d’équipage letton arrêté, une enquête pour espionnage [6]. GNV a indiqué que la brèche avait été contenue et neutralisée, sans dommage sur les systèmes opérationnels. L’attribution à un État reste, à ce jour, une hypothèse d’enquête, pas une conclusion.
Les deux affaires diffèrent en tout sur le fond, et partagent pourtant un même travers médiatique : conclure vite, et fort, sur peu de matière.
Pourquoi le vecteur change tout
Pour un professionnel, confondre « quelqu’un a détourné une sonorisation » et « le navire a été piraté » n’a rien d’anodin, parce que les deux appellent des réponses différentes. Si l’annonce est passée par le réseau, le sujet devient la séparation entre le réseau passagers et les systèmes du bord, et le durcissement d’une sonorisation devenue « sur IP ». Si elle est passée par un micro laissé accessible, le sujet est le contrôle des accès physiques et la gestion des équipements de service. Dans le cas du GNV Fantastic, il était encore ailleurs : la menace interne et la fiabilité des personnes qui montent à bord.
Tant qu’on ignore encore, à l’heure de la rédaction de cet article, les modalités précises de l’évènement, la seule position tenable est de décrire ce que l’on sait, une fausse annonce, deux ponts, six passagers, un démenti de la compagnie, et de nommer ce que l’on ignore, le vecteur exact. C’est moins vendeur qu’un titre sur le « piratage d’un paquebot », mais c’est ce qu’on doit à ceux qui nous lisent, et à ceux qui prennent la mer.
Sources
- [1] Cruise Law News, « Six MSC Divina Passengers Face Charges After Unauthorized PA Announcements » (août 2026)
- [2] Cruise Hive, poursuites après les annonces non autorisées à bord du MSC Divina
- [3] Pen Test Partners, tests d’intrusion sur des paquebots (segmentation réseau et VLAN mal configurés)
- [4] Security Affairs, enquête sur le ferry GNV Fantastic et craintes de détournement à distance
- [5] The Cyber Express, la France évoque une « ingérence étrangère » dans l’affaire du ferry GNV
- [6] TechRepublic, maliciel découvert à bord d’un ferry italien et enquête internationale
Olivier JACQ, Président et fondateur de CYBERMOOV Consulting.